Sur un air d’Alabama Monroe…


« Pourquoi tu t’es fait tatouer ? »
Nous sommes cachés sous le drap. La lumière de l’aube transperce le tissu et vient se refléter sur nos visages. Il caresse mon avant-bras gauche où sont inscrits en noir trois petits mots entrelacés. Je souris et je m’enroule dans le drap pour qu’il se retrouve à découvert.

Six mois plus tôt.
J’ai l’impression qu’un chat est en train de me griffer atrocement le bras depuis une heure. Je serre les dents. Le tatoueur tire la langue et s’applique à tracer lentement les lettres. Il s’arrête de temps en temps pour soulever sa casquette et s’essuyer le front. Il fait une chaleur à crever. Une chanson de Bill Monroe passe en boucle. Il parle pour me faire oublier la douleur :
« Ce qui me passionne depuis toujours, c’est l’Amérique. D’où que tu viennes, quand tu arrives là-bas, tu peux repartir de zéro. C’est un pays de rêveurs. Je me suis fait faire ça à Frisco, dit-il en me montrant une tête de mort au milieu de son bras couvert de tatouages.»
Je lui souris. Je me sens proche de lui. Sûrement parce qu’il est en train d’inscrire le souvenir de mon petit frère disparu au plus profond de ma chair. Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas sentie aussi apaisée.

« Tu ne vas pas t’en tirer comme ça ! »
Il se jette sur moi et commence à me chatouiller. Je hurle de rire et je m’enroule encore plus dans le drap pour me protéger.

Un an plus tôt.
« J’aimerais seulement que les choses redeviennent comme avant.
– Je ne peux pas.
– Ce n’est pas possible de continuer comme ça. Je fais tout ce que je peux pour t’aider, mais là, je n’en suis plus capable.
– Tu me quittes et, en plus, tu me mets cet échec sur le dos ?
– C’est juste que je ne peux pas porter toute ta douleur.
– Je ne t’ai jamais demandé de le faire ! Je savais que ça se passerait comme ça. Je te l’ai dit le jour où il est mort. Je t’ai dit de partir le jour-même.
– Je voulais être là. J’ai essayé… j’ai essayé de comprendre.
– MAIS TU NE POURRAS JAMAIS COMPRENDRE CE QUE JE RESSENS ! JAMAIS ! JAMAIS ! Va-t-en. DEGAGE !
– Attends, on peut peut-être parler calmement…
– PARLER CALMEMENT ? Mais putain, tu sais que mon cœur est déjà détruit… En bouillie. Je suis vide. Je me traîne comme un zombie. Je fais semblant. J’essaie de paraître normale dès que je passe le pas de cette porte pour que les gens pensent que je vais bien, mais je bouillonne à l’intérieur. Je m’efforce juste de survivre. Et toi, tu m’écrases encore plus !
– Calme-toi s’il te plaît.
– DEGAGE DE CHEZ MOI ! DEGAGE ! JE NE VEUX PLUS TE VOIR !
– Ecoute, tu sais quoi, je t’emmerde ! »
La porte claque. Je hurle. Des larmes déchirent mon visage. Des piques transpercent mon estomac. J’ai le souffle coupé. Je m’écroule et je me recroqueville sur moi-même, des convulsions de rage secouant mon corps.

« Je renonce, tu es trop forte pour moi. »
Il enfouit sa tête dans mes cheveux et me chuchote quelque chose à l’oreille. D’un coup, je me dégage du drap et je me blottis contre lui. Ses bras m’enveloppent. Je suis heureuse.

Un an et demi plus tôt.
Les cyprès du cimetière bougent lentement au rythme du vent. Le soleil d’automne illumine les briques rouges de l’église. Une chanson des Doors résonne au loin. Je suis calme. Mes yeux bouffis n’arrivent plus à expulser de larmes. J’ai l’impression de flotter. Mon errance parmi les vivants commence…

… Puis un jour, j’ai ouvert les yeux. Et j’ai rencontré quelqu’un. Quelqu’un d’extérieur, qui ne savait rien de ma vie, rien de ce qui m’était arrivé. Quelqu’un qui m’a découverte comme j’étais, qui ne m’a pas demandé que les choses redeviennent comme avant. Quelqu’un qui m’a dit que notre histoire était comme une renaissance. Quelqu’un qui m’a fait rire jusqu’à avoir des crampes au ventre et qui a réveillé mon grain de folie heureuse. Quelqu’un qui a réussi à faire à nouveau vibrer mon cœur et qui m’a fait exister de la plus belle façon qui soit. Alors, au moment où il me demande pourquoi je me suis fait tatouer, je me dis qu’il est peut-être temps de lui parler de ce souvenir qui coule à jamais dans mes veines et qui me donne chaque jour un peu plus cette joie et cette rage de vivre.

Cam' dans un film

____

Un texte inspiré de…

Alabama Monroe de Felix Van Groeningen ALABAMA MONROE (THE BROKEN CIRCLE BREAKDOWN) – 2013

Genre : drame
Réalisateur : Felix Van Groeningen
Scénaristes : Carl Joos, Felix Van Groeningen, d’après l’œuvre de Johan Heldenbergh et Mieke Dobbels
Avec : Johan Heldenbergh, Veerle Baetens, Nell Cattrysse…
Bande originale : Bjorn Eriksson

Pour en savoir plus :
Voir la bande-annonce d’Alabama Monroe
Découvrez un extrait musical du film
– Et pour un autre extrait, c’est ici !
– La fiche technique du film sur Allociné
– Ecouter la superbe bande originale du film sur Spotify (les acteurs chantent eux-mêmes !)

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5 replies »

  1. Le film m’a mis une claque… elle n’est rien en comparaison de celle que je viens de prendre en te lisant ! DU TALENT EN BARRE !!!!

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