Cam’ redouble (et ouais encore !)

Aujourd’hui, j’ai 28 ans. Rose, Barbara et Michelle, mes trois amies d’enfance, sont en train de se frotter lascivement contre moi en chantant à tue-tête notre morceau fétiche de Dirty Dancing. Les autres n’existent plus autour de nous. Je tourne, je tourne, je saute, je secoue la tête, je tourne encore, je tombe dans les bras de Pierre qui traîne au milieu de la piste et qui me renvoie dans les bras de Barbara, elle me fait tourner, elle m’attire à elle, elle me fait passer dans les bras de Rose, on tourne ensemble, je tourne, je tourne, je tourne… J’ai trop bu… La terre tourne beaucoup trop vite… beaucoup, beaucoup, beaucoup trop vite… BOUM. Noir.

Je sens un bras me secouer.
« Cam ! Camille, réveille-toi ».
Cette voix… Je connais cette voix.
« Allez Cam, on se réveille ».
J’ouvre instantanément les yeux. Et je te vois, assis sur une chaise à côté du lit d’hôpital où j’ai échoué. Tes boucles blondes tombent sur ton visage d’ange et un sourire moqueur se dessine sur tes lèvres.
« Bon, ok, je suis en train de rêver, dis-je en me redressant et en me frottant les yeux ».
C’est étrange tout à l’air pourtant si réel. Tu as eu chaud et cette odeur familière de transpiration vient caresser mes narines. Je ne sens habituellement rien dans mes rêves.
« Tu as trop bu Cam. Tu devais passer me chercher à la gare. Je m’inquiétais. Heureusement, Michelle est venue et m’a emmené ici.
– Michelle ? Qu’est-ce que fout Michelle dans mon rêve ? »
Tu ris.
« Mais tu ne rêves pas sœurette. Allez, lève-toi et on dégage de cet endroit ».
Etrange, j’ai l’impression d’avoir déjà vécu ce moment. Je m’approche de toi et passe ma main dans tes cheveux fous. Cette sensation… Tes yeux rieurs et taquins… Mes jambes se mettent à trembler. Je t’attrape dans mes bras et te serre le plus fort possible pour que mon rêve ne s’évapore pas. Tu es vraiment devenu un homme. Tu étais censé rester toujours plus petit que moi. Tu te mets à rire et tu me repousses, tout en ébouriffant mes cheveux.
« Allez Cam, tu vas m’étouffer là. On y va ? »
Tu tournes les talons et tu te diriges vers la porte. J’attrape mon sac et je te suis en courant.

Il est 21h. Nous arrivons à Barbès. C’est dingue cette sensation de déjà-vu. Tu marches tranquillement, alors que je tourne comme une hystérique autour de toi et que je n’arrête pas de te pincer le bras pour être sûr que tu es bien là. Malgré ta stature d’homme, tu as gardé ton regard d’enfant. Tu observes les gens bizarres qui traînent à la tombée de la nuit rue de Clignancourt.
« Tu as faim ?
– Oui, comme d’habitude. On peut aller au McDo si tu veux. Ce sera plus simple ».
JE N’Y CROIS PAS. C’est mot pour mot ce que tu m’as dit le 18 juillet 2011. Ça grésille dans ma tête. Je titube et je m’appuie contre un mur. Tu me rattrapes aussitôt.
« Ça va pas Cam ? On rentre chez toi direct si tu veux.
– Ah non, non, surtout pas ! Mais, cette fois, je ne t’emmène pas au McDo…
– Quoi « cette fois » ? C’est la première fois que je viens te voir à Paris.
– Euh, oui… On va aller manger dans la meilleure pizzeria du quartier. Ça te dit ?
– Ah ouais carrément ! »

Et, c’est comme ça que je t’ai regardé manger une énorme pizza dégoulinant de quatre fromages honteusement bons. Je t’ai écouté me raconter les galères au lycée et les dernières aventures à ton terrain de bosses. J’ai enregistré discrètement le son de ta voix avec le dictaphone de mon iPhone. Tu m’as montré fièrement ton nouveau tatouage en dévoilant la moitié de ton torse à la grand-mère outrée de la table d’à côté. J’ai essayé de te questionner sur les filles de ta vie mais, comme d’habitude, tu as ri bêtement en me disant d’arrêter. Tu as essuyé ton nez qui coulait avec ta manche et, cette fois, je me suis retenue de te faire une remarque. J’ai marché dans tes pas traînants en rentrant chez moi. Tu t’es moqué parce que j’ai essayé d’imiter ta démarche. Je me suis accrochée à ton bras. Tu as eu l’air surpris car je n’avais jamais fait ça. Mais tu as souri et tu as posé ta lourde tête bouclée sur la mienne. Alors je me suis agrippée encore plus fort.

Dans le noir de mon studio, je m’efforce de rester silencieuse alors que je meurs d’envie de te parler toute la nuit. Mon voisin fou-dealer-maquereau-star de Château Rouge écoute la musique à fond et chante. Pour la deuxième fois de ma vie, j’ai honte de te faire venir dans ce tout petit appartement glauque et infesté de cafards.
« Je suis désolée, c’est vraiment petit ici. Et mon voisin est taré. J’espère que tu pourras quand même dormir. J’aurais voulu t’accueillir dans un endroit plus agréable, pour que ce soit mieux ».
Là, tu vas dire, « C’est pas grave, on s’en fout Cam. On est bien ».

« C’est pas grave, on s’en fout Cam. On est bien ».
Tu me prends la main… Tu n’avais jamais fait ça… Tu t’endors. Tu commences à ronfler paisiblement. J’enclenche le dictaphone pour ne rien perdre de ce dernier moment avec toi. J’écoute les doux sifflements sortir de ta bouche. Je ne veux pas m’endormir. Je résiste alors que mes yeux sont de plus en plus lourds. Je lutte mais ton visage commence à disparaître. Je pose ma main dans tes cheveux. Mes yeux se ferment doucement… et je commence à entendre ma chanson de Dirty Dancing.
Cam' dans un film

____

Un texte inspiré de…

Camille redouble, Noémie Lvovsky CAMILLE REDOUBLE – 2012

Genre : comédie dramatique
Réalisateur : Noémie Lvovsky
Scénaristes : Noémie Lvovsky, Maud Ameline, Pierre-Olivier Mattei, Florence Seyvos
Avec : Noémie Lvovsky, Samir Guesmi, Yolande Moreau, Michel Vuillermoz, Denis Podalydès, Judith Chemla…
Bande originale : Gaëtan Roussel

Pour en savoir plus :
Voir la bande-annonce de Camille redouble
– La fiche technique complète du film sur Allociné
– Ecouter la bande originale de Camille redouble sur Spotify


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