Sur la route… de New York à San Francisco

J’ai ressenti le besoin de prendre la route le jour où tu es mort. Cette envie soudaine de monter dans ce bus, de partir découvrir le visage de cette Amérique qui m’était encore inconnue, de sentir les vibrations causées par le frottement des roues sur l’asphalte, de voir défiler les paysages peuplés d’âmes errantes, de rencontrer ces fous qui ont la fureur de vivre et qui brûlent, brûlent, brûlent…

New York City. Le 2 décembre 2012, je prends la route pour la première fois. Le bus est bondé. Les gens somnolent. L’atmosphère est déjà moite. Une vague odeur de pieds fatigués plane dans l’air. Derrière moi, les lumières de la ville s’éloignent peu à peu. Le bus accélère, fendant le brouillard épais qui enveloppe doucement Manhattan. Une petite boule s’installe au creux de mon ventre.

Binghamton. Je suis née ici. Dans cette petite ville où 13 personnes ont été tuées dans une fusillade en avril 2009. Encourageant… Je vais manger des pancakes dans le diner en face de la gare routière. Les quatre serveuses sont blondes. La plus jeune doit avoir 20 ans. La plus vieille, au moins la cinquantaine. Leurs seins n’ont rien de naturel. Derrière moi, des jeunes rient et s’insultent. Ils meurent d’ennui. En face, un vieux pilier de comptoir me fixe avec ses yeux vitreux. Je détourne le regard. Et je me sens tout à coup bien seule.

Scranton. Le bus s’arrête près d’une station service. Les autres descendent fumer et acheter à manger. Je reste blottie sur mon siège, cachée sous mon manteau. Un coup de feu. Je pense avoir rêvé mais une deuxième détonation résonne. Je me redresse et regarde dehors, paniquée. Tout le monde s’en fout. Ils continuent à engloutir leurs hamburgers. Tout est NORMAL. Je me rendors.

Harrisburg. Je grimpe dans un nouveau bus. Un vieil homme s’installe à côté de moi. Il engage la conversation. Ces questions me mettent rapidement mal à l’aise. Il ne s’arrête plus de parler. Il radote. Il essaye de prononcer mon nom correctement au moins vingt fois de suite. Il me liste toutes les chaînes de fast food existant aux Etats-Unis. Je veux dormir.

Pittsburgh. Columbus. Springfield. Indianapolis. Terre Haute. Saint Louis. Columbia. S’enchaînent de longues attentes dans les gares routières, toutes plus glauques les unes que les autres. Le jour se lève. Des champs de maïs à perte de vue. Des panneaux publicitaires évoquant la gloire de Jésus d’un côté, et de Ronald Mc Donalds de l’autre. Le soleil se couche. Je bouge dans tous les sens pour tenter de trouver la position qui me permettra de dormir un peu. La fatigue monte. Mes yeux brûlent. Un sommeil léger et sans rêves pointe le bout de son nez pendant un moment, puis s’enfuit. Les courbatures commencent à se faire sentir dans mes bras et mes jambes. Mon ventre gargouille mais refuse toute nourriture, à l’exception des crackers. Le manque cruel des bras d’un homme pour me réconforter. Je pense à cet homme justement. Cela me calme. Le rythme du bus me berce. Mes paupières tombent…

Kansas City. Je m’assieds à côté d’un gros bonhomme barbu et couvert de tatouages. Il me fait penser à un membre des Hells Angels qui aurait perdu sa moto. Son blouson en cuir sent le bar un lendemain matin de grosse beuverie. Le vieil homme d’Harrisburg vient me voir. Il me dit qu’il va jusqu’à San Francisco. Il a des choses importantes à me raconter. Mes joues s’empourprent. Je craque. « I don’t care ! You’re scary ». Mon anglais est approximatif. J’y suis peut-être allée un peu fort. Tout le monde me regarde. Il repart d’un coup sec. Victoire. Mon voisin motard sans moto me tend un bonbon. J’accepte. Au diable les interdictions de prendre les friandises des inconnus ! Le chef de gang s’est transformé en gros nounours.

Topeka. Salina. Hays. Les sommets enneigés des Rocheuses se dessinent au loin. Je m’enfonce dans mon fauteuil. Je regarde la route provocante et rectiligne se dresser à l’infini devant moi.

Denver. Je monte dans un nouveau bus. Un jeune homme caché derrière son bonnet et ses écouteurs me fait signe de la tête.  Je peux m’asseoir à côté de lui. Une douce odeur d’herbe jaillit de ses vêtements. Il me demande où je vais. « San Francisco ». Il sourit. Je me sens en confiance. C’est mon accent français qui le fait rire. Il met ses écouteurs. Cinq minutes plus tard, il me tape sur le bras et me tend son paquet de chips. Je refuse. Cinq minutes plus tard, il me retape sur le bras pour me montrer une usine Budweiser. Il a perdu sa langue. La boule dans mon ventre est en train de partir.

Fort Collins. Il descend. Le bus file vers les montagnes rouges du Colorado. Je pose ma tête contre la vitre. Le soleil se couche. Ma dernière nuit sur la route commence. J’ai envie d’une douche.

Laramie. Rock Springs. Evanston. Salt Lake City. La gare routière est légèrement moins sinistre que les autres. Nous reprenons la route rapidement. De jeunes dealers font leurs affaires aux abords d’un square. Au dessus, une affiche géante célèbre Noël et les mormons. Je m’endors.

Winnemuca. Un cri d’enfant me réveille. Sa mère lui chante une berceuse en espagnol pour le calmer. Une odeur de renfermé et de caca de bébé agresse mon nez. J’entends un râle. Un homme est en train de ramper dans le couloir du bus. Sur la droite, une femme raconte, à je ne sais trop qui, que son ami est en prison. Un chien aboie dans le fond. Le chauffeur hurle qu’il va lui botter le cul. Une femme lui répond qu’il a intérêt à s’arrêter pour qu’elle puisse fumer. Je souris. Je l’ai mon film de Lynch à moi… La boule dans mon ventre est définitivement partie. Je me sens bien. Je me rendors.

Reno. Sacramento. Oakland. J’ouvre les yeux. J’aperçois au loin les tours du Financial District. Le rythme de mon cœur s’accélère. Nous sommes le 5 décembre 2012. Je suis crasseuse. Des cernes déforment mon visage. J’ai la nausée. Mais San Francisco émerge du fog en face de moi et je suis envahie de cette plénitude que seul ressent le voyageur qui a pris la route… Fin du voyage.
Cam' dans un film

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Un texte inspiré de…

Sur la route, Walter Salles SUR LA ROUTE (ON THE ROAD) – 2012

Genre : drame, road movie
Réalisateur : Walter Salles
Scénaristes : Jose Rivera d’après l’œuvre de Jack Kerouac
Avec : Garrett Hedlund, Sam Riley, Kristen Stewart, Kirsten Dunst…
Bande originale : Gustavo Santaolalla

Pour en savoir plus :
Voir la bande-annonce de Sur la Route
– La danse endiablée de Dean et Marylou en vidéo (le seul moment un peu beat du film pour moi)
– La fiche technique complète du film sur Allociné
– Ecouter la bande originale du film sur Spotify
– A choisir entre le film et le livre pour plonger dans l’univers de la beat generation, optez sans hésitation pour le livre de Kerouac ! Et bien entendu, préférez le rouleau original (le manuscrit brut de l’auteur qui a été publié seulement 60 ans après la première version édulcorée !)
– Le site de la librairie-éditeur de la beat generation à San Francisco : la City Lights Books (où Allen Ginsberg lit son poème Howl en 1955)
– Le site du Beat Museum à San Francisco


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